La dépendance n'est plus un risque. C'est un fait.
L'intelligence artificielle n'est plus une promesse. Elle est déjà à l'œuvre dans les collectivités : près de 8 sur 10 ont engagé ou s'apprêtent à lancer des projets IA. Et pourtant.
Derrière cette dynamique, une réalité s'impose que personne ne formule assez clairement :
Adopter l'IA sans en maîtriser les fondements, c'est amplifier une dépendance existante, pas construire une capacité nouvelle.
Les chiffres sont édifiants et trop peu cités :
+80% des dépenses cloud et logiciels en Europe sont dirigées vers des acteurs américains soit 265 Md€ drainés chaque année hors du continent 70 à 80 % du marché cloud européen capté par les hyperscalers
Avec l'IA générative, cette dépendance change de nature. Elle ne concerne plus seulement les outils. Elle touche désormais la décision elle-même, les données les plus sensibles des citoyens et la capacité des élus à agir avec discernement.
La souveraineté numérique n'est plus un sujet de doctrine. C'est une condition de continuité du service public.
Les territoires ont un atout que les GAFAM n'ont pas.
Dans ce contexte, les collectivités détiennent quelque chose que personne ne peut leur reprendre : la donnée territoriale et le métier. Les registres fonciers, les flux de mobilité, les consommations énergétiques, l'historique des demandes citoyennes... Ce sont ces données qui font la valeur réelle de l'IA.
Et les usages concrets existent déjà :
Maintenance prédictive des infrastructures Orientation automatisée des demandes citoyennes Détection des dégradations de voirie par analyse d'image Assistants pour les secrétaires de mairie en zones rurales
Ce ne sont plus des démonstrateurs. Ce sont des services en cours de déploiement. Mais pour passer à l'échelle, les freins restent nombreux : manque de compétences internes, contraintes budgétaires, données insuffisamment gouvernées, déficit de confiance dans les solutions du marché.
Ces freins ne sont pas insurmontables. Mais ils demandent une réponse structurée, pas des pilotes isolés.
Un tournant structurant : Territoires d'IA
C'est précisément la logique du programme Territoires d'IA, porté par la Banque des Territoires. Pour la première fois, les collectivités disposent d'un cadre opérationnel complet, avec des ambitions concrètes :
100 000 agents publics accompagnés d'ici 2030 15 cas d'usage opérationnels, duplicables entre collectivités Une IA Factory pour concevoir, tester et industrialiser rapidement Un guichet de cofinancement simplifié Un appui en ingénierie pour sécuriser les choix technologiques
L'ambition est claire : ne plus laisser les collectivités seules face à la complexité. Proposer enfin un continuum, de l'expérimentation à l'industrialisation.
La mutualisation est la condition pour atteindre une masse critique qui permet de bénéficier des meilleures orientations face aux grandes plateformes.L'ingénierie: un maillon a ne pas sous-estimer
Entre une ambition politique, une solution technologique et un usage opérationnel, il existe un espace critique, celui de la mise en œuvre. Cet espace, trop souvent oublié, est pourtant clef.
C'est là qu'intervient l'ingénierie : pour transformer des intentions en architectures concrètes, pour sécuriser les trajectoires technologiques sur le long terme, pour aligner les solutions avec les besoins métiers réels, pour accompagner la transformation des organisations et des équipes.
Sans cette couche, le risque est évident : des projets qui existent sur le papier, des budgets engagés et aucune valeur durable produite.
La souveraineté se construit dans la qualité des décisions techniques et organisationnelles.
La question n'est plus "si" mais "à quelle vitesse"
Les collectivités disposent aujourd'hui d'une convergence rare : une prise de conscience politique réelle, des cas d'usage validés, un cadre structurant, des leviers financiers et techniques accessibles et un écosystème d'acteurs mobilisés.
Cette convergence ne durera pas indéfiniment. Les fenêtres d'opportunité, en transformation numérique, se ferment vite - au profit de ceux qui ont bougé en premier.
La vraie question n'est plus : faut-il y aller? Mais : à quelle vitesse et avec quel niveau d'ambition ?
Pour conclure, l'histoire du numérique européen est jalonnée de dépendances construites progressivement, faute d'avoir agi parfois au bon moment. L'intelligence artificielle offre une chance rare : ne pas reproduire les mêmes erreurs.
Les territoires sont en première ligne. Ils ont la donnée. Ils ont les usages. Ils ont désormais les outils et les financements.
La véritable souveraineté numérique ne se décrète pas. Elle se construit — dans les décisions prises aujourd'hui, collectivement, avec méthode.