Nusantara : quand l'Indonésie réinvente la capitale durable face à la submersion de Jakarta


Rédigé par le Lundi 5 Janvier 2026 à 17:01

Jakarta s'enfonce. Littéralement. Chaque année, des quartiers entiers de la mégapole indonésienne s'affaissent de plusieurs centimètres, engloutis par un phénomène aussi spectaculaire qu'inquiétant. Face à cette menace existentielle, l'Indonésie a pris une décision historique : déménager sa capitale à plus de 1 400 kilomètres de là, sur l'île de Bornéo. Nusantara, ce nom évocateur signifiant "archipel" en javanais ancien, incarne bien plus qu'un simple déplacement administratif. C'est l'opportunité de construire, depuis une page blanche, une ville du XXIe siècle où durabilité et innovation urbaine se conjuguent avec ambition.


Jakarta : chronique d'un naufrage annoncé

Jakarta fait face à l'une des crises urbaines les plus dramatiques de notre époque. La capitale indonésienne s'affaisse à un rythme vertigineux, certaines zones du nord perdant jusqu'à 25 centimètres par an. D'ici 2050, près de 95% du nord de Jakarta pourrait se retrouver sous le niveau de la mer. Ce phénomène trouve ses racines dans plusieurs décennies de surexploitation des nappes phréatiques : faute d'accès à l'eau courante pour des millions d'habitants, le pompage massif des eaux souterraines a créé d'immenses cavités sous la ville.
 
À cela s'ajoutent le poids colossal des constructions, l'urbanisation galopante qui a bétonné les zones d'absorption naturelle des eaux, et la montée du niveau des océans due au réchauffement climatique. Jakarta, mégapole de plus de 10 millions d'habitants (30 millions dans l'agglomération), est devenue invivable : embouteillages paralysants pendant des heures, pollution atmosphérique critique, inondations récurrentes qui submergent des quartiers entiers lors de la saison des pluies.
 
Les solutions palliatives se sont révélées insuffisantes. La construction d'un gigantesque mur maritime, projet pharaonique estimé à plusieurs dizaines de milliards de dollars, ne fait que repousser l'échéance. Les experts sont unanimes : Jakarta est condamnée à moyen terme. Cette réalité a forcé le gouvernement indonésien à envisager l'impensable.

2019 : l'officialisation d'un tournant historique

En août 2019, le président Joko Widodo a annoncé la décision qui fera date dans l'histoire urbaine mondiale : le déplacement de la capitale indonésienne vers un site vierge de la province du Kalimantan oriental, sur l'île de Bornéo. Cette annonce, attendue mais néanmoins choc, marque la première fois qu'un pays déplace sa capitale principalement pour des raisons de durabilité environnementale et de résilience climatique.
 
Le choix de Bornéo n'est pas anodin. Situé au centre géographique de l'archipel indonésien, ce territoire offre une position stratégique plus équilibrée que Jakarta, concentrée sur l'île surpeuplée de Java. La zone retenue couvre environ 256 000 hectares, soit près de deux fois et demie la superficie de Jakarta, répartis entre les régions de Penajam Paser Utara et Kutai Kartanegara. Le relief vallonné et la moindre densité de population permettent d'envisager une planification urbaine rationnelle, impossible dans l'enchevêtrement chaotique de Jakarta.
 
Le coût du projet est estimé à 33 milliards de dollars, avec un financement mixte combinant budget d'État (20%) et investissements privés (80%). L'objectif initial prévoyait un transfert progressif des administrations à partir de 2024, pour une inauguration officielle prévue le 17 août 2024, jour de la fête nationale indonésienne.
 

Nusantara : laboratoire d'éco-conception urbaine

C'est dans la conception même de Nusantara que réside l'innovation la plus remarquable. La nouvelle capitale indonésienne se veut un modèle de ville durable, intégrant dès sa genèse les principes d'éco-conception les plus avancés.
 
Une ville-forêt biomimétique
 
Le plan directeur, élaboré par des urbanistes internationaux, s'inspire du concept de "forest city". Plutôt que de raser la forêt tropicale, le projet prévoit d'intégrer la végétation existante dans le tissu urbain. L'objectif affiché : préserver 75% de la couverture forestière du site et créer une ville où la nature n'est pas un simple décor mais une composante structurelle. Les bâtiments seront entourés de végétation dense, les corridors écologiques permettront aux espèces animales de circuler, et les toits végétalisés fourniront isolation thermique naturelle et absorption des eaux de pluie.
 
Cette approche biomimétique vise à maintenir l'équilibre des écosystèmes locaux tout en créant un environnement urbain respirable. Les simulations prévoient que cette conception permettra de maintenir des températures de 3 à 5°C inférieures à celles d'une ville conventionnelle sous les tropiques, réduisant drastiquement les besoins en climatisation.
 
Énergie 100% renouvelable
 
Nusantara ambitionne de devenir l'une des premières capitales à fonctionner entièrement aux énergies renouvelables. Le mix énergétique combinera panneaux solaires intégrés aux bâtiments, fermes solaires périphériques, barrages hydroélectriques sur les rivières environnantes et unités de valorisation des déchets en énergie. Les réseaux intelligents (smart grids) permettront d'optimiser la distribution et le stockage, avec des systèmes de batteries de grande capacité pour pallier l'intermittence.
 
Cette autonomie énergétique représente un défi technologique considérable mais aussi une opportunité de démontrer la viabilité économique d'une ville post-carbone. Les économies réalisées sur les importations d'hydrocarbures devraient, selon les projections, compenser l'investissement initial en moins de vingt ans.
 
Mobilité repensée et zéro émission
 
Exit les embouteillages kafkaïens de Jakarta. Nusantara se construit autour d'un système de transport multimodal où les transports en commun électriques constituent l'épine dorsale. Un réseau de tramways, bus électriques et véhicules autonomes partagés doit couvrir l'ensemble du territoire urbain. Les véhicules privés à combustion seront découragés par une planification urbaine qui privilégie les circulations douces : pistes cyclables protégées, larges trottoirs arborés, passages piétons omniprésents.
 
La ville adopte le principe des "15-minute neighborhoods", où chaque habitant peut accéder à pied ou à vélo à l'essentiel de ses besoins quotidiens (travail, commerces, écoles, loisirs) en moins d'un quart d'heure. Cette conception réduit mécaniquement les distances parcourues et donc l'empreinte carbone liée aux déplacements.
 
Gestion intelligente de l'eau
 
Tirant les leçons amères de Jakarta, Nusantara intègre un système de gestion de l'eau parmi les plus sophistiqués au monde. La collecte et le traitement des eaux pluviales via un réseau de bassins de rétention naturels, zones humides artificielles et toits-jardins permettront de prévenir les inondations tout en reconstituant les nappes phréatiques. Chaque bâtiment devra intégrer des systèmes de récupération et de recyclage des eaux grises.
 
Les technologies de capteurs et d'intelligence artificielle surveilleront en temps réel la qualité de l'eau, détectant toute pollution potentielle. L'objectif affiché : zéro rejet d'eaux usées non traitées dans l'environnement naturel, avec un taux de recyclage de l'eau supérieur à 80%.
 
Économie circulaire et zéro déchet
 
Nusantara vise le "zéro déchet enfoui" d'ici 2045. Le système de gestion des déchets repose sur une collecte sélective ultra-fine (jusqu'à dix catégories différentes), des centres de tri robotisés et des unités de valorisation qui transformeront les déchets organiques en compost et biogaz, les plastiques en matériaux de construction, et les déchets ultimes en énergie. Des incitations financières encourageront les habitants à réduire leur production de déchets à la source.

Nusantara et les villes de demain : un modèle duplicable ?

Au-delà de son cas spécifique, Nusantara pose une question fondamentale : peut-elle servir de prototype pour les villes du futur ? Les défis urbains auxquels Jakarta est confrontée ne sont pas isolés. Des dizaines de mégapoles côtières, de Bangkok à Miami en passant par Alexandrie, font face à des menaces similaires liées au changement climatique, à la surpopulation et à l'épuisement des ressources.
 
La construction d'une capitale écologique depuis zéro présente des avantages évidents : pas de contraintes d'infrastructure existante, possibilité d'appliquer les standards les plus exigeants, intégration systémique de toutes les innovations dès la conception. Mais elle soulève aussi d'immenses questions. Le coût astronomique du projet est-il soutenable ? Comment garantir que les ambitions écologiques résisteront aux pressions économiques et aux compromis politiques inévitables ?
 
L'histoire urbaine regorge de villes nouvelles planifiées qui ont mal vieilli, devenant des coquilles vides ou des échecs sociaux (Brasília, Naypyidaw, Ordos). Le principal risque pour Nusantara serait de devenir une ville-vitrine réservée aux élites, déconnectée des réalités sociales indonésiennes, tandis que Jakarta continuerait de s'enfoncer avec ses millions d'habitants les plus vulnérables.
 
Pourtant, l'ambition de Nusantara mérite d'être saluée et suivie de près. Elle démontre qu'un pays émergent peut placer la durabilité au cœur de son développement urbain. Elle expérimente à grande échelle des solutions techniques qui, si elles s'avèrent efficaces, pourront être adaptées et déployées ailleurs. Elle force aussi les autres nations à se confronter à une réalité inconfortable : face aux bouleversements climatiques, l'adaptation radicale de nos villes n'est plus une option mais une nécessité.
 
Le chantier de Nusantara avance, non sans difficultés et retards. Les premiers bâtiments émergent de la forêt, les routes se tracent, l'infrastructure prend forme. Dans les prochaines années, nous saurons si cette utopie urbaine peut tenir ses promesses ou si elle rejoindra la liste des grands rêves inachevés. Quoi qu'il en soit, Nusantara restera dans l'histoire comme le symbole d'une époque où l'humanité a dû repenser radicalement sa manière d'habiter la planète. Une leçon dont nous ferions bien de nous inspirer, avant que d'autres Jakarta ne disparaisse sous les flots.


Ingénieur de formation et passionné des questions & enjeux autour de l'environnement, j'ai le… En savoir plus sur cet auteur



Dans la même rubrique :