Pourquoi parler de France océanique ?
Le concept d’« Archipel France », consacré par le Grenelle de la Mer en 2009 et repris par le Conseil économique, social et environnemental, réunit la France hexagonale et une « France océanique » composée de onze territoires ultramarins. Pour Dominique Vienne, président du CESER de La Réunion et de CESER de France, le choix des mots change déjà la perspective : « Nous ne sommes pas la France loin de la France. Nous sommes la France dans les océans. »
La formule invite à ne plus considérer ces territoires comme des périphéries à rattraper. Présents dans trois océans, ils exposent la France plus tôt à des enjeux qui deviendront centraux ailleurs : adaptation climatique, sécurité hydrique, énergie, biodiversité et résilience des infrastructures.
Cette unité stratégique ne doit pas masquer des réalités très différentes. Les données les plus homogènes proviennent du Plan Eau DOM, engagé en 2016 dans les cinq DROM et à Saint-Martin, puis étendu à Saint-Pierre-et-Miquelon en 2024. Elles ne couvrent donc pas toute la France océanique.
Le véritable fil conducteur est celui de la sécurité hydrique : la capacité à garantir durablement une eau disponible, potable, accessible, abordable, distribuée avec une continuité acceptable et rétablie rapidement après une crise.
La formule invite à ne plus considérer ces territoires comme des périphéries à rattraper. Présents dans trois océans, ils exposent la France plus tôt à des enjeux qui deviendront centraux ailleurs : adaptation climatique, sécurité hydrique, énergie, biodiversité et résilience des infrastructures.
Cette unité stratégique ne doit pas masquer des réalités très différentes. Les données les plus homogènes proviennent du Plan Eau DOM, engagé en 2016 dans les cinq DROM et à Saint-Martin, puis étendu à Saint-Pierre-et-Miquelon en 2024. Elles ne couvrent donc pas toute la France océanique.
Le véritable fil conducteur est celui de la sécurité hydrique : la capacité à garantir durablement une eau disponible, potable, accessible, abordable, distribuée avec une continuité acceptable et rétablie rapidement après une crise.
Au-delà du stress hydrique, une crise du service
La France métropolitaine connaît elle aussi une tension croissante. Entre les périodes 1990-2001 et 2002-2018, sa ressource annuelle moyenne en eau renouvelable a diminué de 14 %, de 229 à 197 milliards de mètres cubes. Mais, dans plusieurs territoires océaniques, la pression climatique s’ajoute à des fragilités structurelles qui touchent directement le service rendu.
Selon le rapport d’information du Sénat consacré en mars 2025 à l’enquête de la Cour des comptes, près de 30 % de la population mahoraise ne disposait pas d’un accès direct à l’eau potable avant le cyclone Chido. En Guyane, la proportion sans accès est estimée entre 15 % et 25 %. En Guadeloupe, près de 60 % de l’eau potable est perdue : le rendement moyen du réseau n’y est que de 32 %, contre 83,4 % dans l’Hexagone. En Martinique, la Cour des comptes relève que près de la moitié de l’eau potable est perdue. À La Réunion, le rendement moyen atteint 64,4 %.
Selon le rapport d’information du Sénat consacré en mars 2025 à l’enquête de la Cour des comptes, près de 30 % de la population mahoraise ne disposait pas d’un accès direct à l’eau potable avant le cyclone Chido. En Guyane, la proportion sans accès est estimée entre 15 % et 25 %. En Guadeloupe, près de 60 % de l’eau potable est perdue : le rendement moyen du réseau n’y est que de 32 %, contre 83,4 % dans l’Hexagone. En Martinique, la Cour des comptes relève que près de la moitié de l’eau potable est perdue. À La Réunion, le rendement moyen atteint 64,4 %.
Des équations territoriales radicalement différentes
À Mayotte, le déficit est d’abord quantitatif. Fin août 2026, le Premier ministre évaluait les besoins à 48 000 m³ par jour pour une production de 37 000 m³. L’usine de dessalement d’Ironi Bé doit apporter 10 000 m³ supplémentaires par jour, puis environ 16 600 m³ à terme. Mais le 31 juillet 2026, le tribunal administratif a suspendu son autorisation environnementale en laissant six mois pour régulariser trois illégalités, et le Gouvernement vise désormais une mise en service au plus tard début 2028. Même livrée, cette capacité ne résoudra pas, à elle seule, les besoins de stockage, de raccordement et de réduction des fuites.
En Guadeloupe, le problème central reste la performance d’un réseau longtemps sous-investi. En Guyane, l’immensité, la dispersion des populations et l’isolement rendent parfois inadaptée l’extension d’un réseau centralisé. À Saint-Martin, l’absence de ressource naturelle suffisante impose le dessalement et lie directement la sécurité de l’eau à celle de l’énergie et des approvisionnements techniques.
En Polynésie française, 38 % de la population ne bénéficiait pas en 2024 d’un accès à une eau officiellement reconnue potable. Cette proportion atteignait 90 % dans les Tuamotu-Gambier et 100 % aux Marquises selon la méthode réglementaire de classement. Ces chiffres intègrent l’insuffisance des contrôles, mais aussi des non-conformités réelles : 98 % des 270 résultats non conformes révélaient des germes indicateurs de contamination fécale.
Le changement climatique renforcera ces contraintes. Les projections de Météo-France à l’horizon 2100 de la trajectoire de réchauffement de référence (TRACC) indiquent une baisse moyenne des précipitations de saison sèche d’environ 15 % à La Réunion et 30 % à Mayotte.
En Guadeloupe, le problème central reste la performance d’un réseau longtemps sous-investi. En Guyane, l’immensité, la dispersion des populations et l’isolement rendent parfois inadaptée l’extension d’un réseau centralisé. À Saint-Martin, l’absence de ressource naturelle suffisante impose le dessalement et lie directement la sécurité de l’eau à celle de l’énergie et des approvisionnements techniques.
En Polynésie française, 38 % de la population ne bénéficiait pas en 2024 d’un accès à une eau officiellement reconnue potable. Cette proportion atteignait 90 % dans les Tuamotu-Gambier et 100 % aux Marquises selon la méthode réglementaire de classement. Ces chiffres intègrent l’insuffisance des contrôles, mais aussi des non-conformités réelles : 98 % des 270 résultats non conformes révélaient des germes indicateurs de contamination fécale.
Le changement climatique renforcera ces contraintes. Les projections de Météo-France à l’horizon 2100 de la trajectoire de réchauffement de référence (TRACC) indiquent une baisse moyenne des précipitations de saison sèche d’environ 15 % à La Réunion et 30 % à Mayotte.
Première urgence : ouvrir le temps de l’efficience hydrique
Le Plan Eau DOM a organisé un rattrapage indispensable en matière de gouvernance, de production et de potabilisation. La prochaine étape doit faire de l’acheminement efficace jusqu’à l’usager une priorité nationale.
Dans les réseaux les moins performants, réduire les pertes doit être traité comme un projet de production. Chaque mètre cube conservé évite de mobiliser immédiatement un nouveau captage, une retenue ou une capacité de dessalement. Comme le résume Dominique Vienne : « Avant de chercher systématiquement à produire une goutte d’eau supplémentaire, commençons par nous assurer que chaque goutte déjà produite arrive effectivement jusqu’à son usage. »
Cela exige sectorisation, comptage fiable, suivi des débits et pressions, connaissance patrimoniale et renouvellement priorisé selon le risque. Le numérique et l’intelligence artificielle peuvent améliorer la maintenance prédictive, mais leur valeur doit se mesurer en mètres cubes récupérés.
L’après-Plan Eau DOM devrait ouvrir un programme national pluriannuel de performance et de renouvellement des réseaux, avec des trajectoires de rendement à cinq, dix et quinze ans, des objectifs annuels de réduction des volumes perdus, une programmation financière explicite et des résultats publics.
Dans les réseaux les moins performants, réduire les pertes doit être traité comme un projet de production. Chaque mètre cube conservé évite de mobiliser immédiatement un nouveau captage, une retenue ou une capacité de dessalement. Comme le résume Dominique Vienne : « Avant de chercher systématiquement à produire une goutte d’eau supplémentaire, commençons par nous assurer que chaque goutte déjà produite arrive effectivement jusqu’à son usage. »
Cela exige sectorisation, comptage fiable, suivi des débits et pressions, connaissance patrimoniale et renouvellement priorisé selon le risque. Le numérique et l’intelligence artificielle peuvent améliorer la maintenance prédictive, mais leur valeur doit se mesurer en mètres cubes récupérés.
L’après-Plan Eau DOM devrait ouvrir un programme national pluriannuel de performance et de renouvellement des réseaux, avec des trajectoires de rendement à cinq, dix et quinze ans, des objectifs annuels de réduction des volumes perdus, une programmation financière explicite et des résultats publics.
Deuxième urgence : territorialiser les solutions et leur construction
Il n’existe pas de solution ultramarine standard. Mayotte doit sécuriser simultanément production, stockage et distribution. La Guyane et les archipels dispersés ont besoin de systèmes décentralisés, maintenables localement. Saint-Martin doit associer dessalement, redondance énergétique et stocks critiques. En Polynésie, le traitement microbiologique, l’autocontrôle et la logistique des analyses sont aussi importants que la production.
L’adaptation ne peut pas être seulement technique. Les priorités doivent être construites depuis les territoires, avec les collectivités, opérateurs, acteurs économiques, société civile organisée et usagers. Les travaux du CESER de La Réunion sur la « Nouvelle Société Réunionnaise » défendent précisément cette logique de cohérence, de coordination, de co-construction et de coopération.
L’adaptation ne peut pas être seulement technique. Les priorités doivent être construites depuis les territoires, avec les collectivités, opérateurs, acteurs économiques, société civile organisée et usagers. Les travaux du CESER de La Réunion sur la « Nouvelle Société Réunionnaise » défendent précisément cette logique de cohérence, de coordination, de co-construction et de coopération.
Troisième urgence : concevoir le service pour fonctionner en crise
Un cyclone ne détruit pas seulement une canalisation. Il peut couper l’électricité, isoler une station, contaminer une ressource, bloquer une route et interrompre l’approvisionnement en produits de traitement. La résilience doit donc être conçue à l’échelle du système.
Chaque territoire devrait identifier ses actifs critiques, ses dépendances, ses capacités de secours et ses délais de rétablissement. Hôpitaux, écoles et établissements médico-sociaux doivent disposer de niveaux de service prioritaires. Les plans de crise doivent être testés et traduits en moyens prépositionnés.
Chaque territoire devrait identifier ses actifs critiques, ses dépendances, ses capacités de secours et ses délais de rétablissement. Hôpitaux, écoles et établissements médico-sociaux doivent disposer de niveaux de service prioritaires. Les plans de crise doivent être testés et traduits en moyens prépositionnés.
Quatrième urgence : transformer les crédits en résultats
Pour 2016-2023, les besoins du périmètre du Plan Eau DOM ont été évalués à 2,36 milliards d’euros, dont 1,52 milliard pour l’eau potable et 841 millions pour l’assainissement. Pourtant, seuls 56 % des crédits engagés hors prêts avaient été consommés. Rapportés aux besoins inscrits dans les contrats de progrès, les crédits effectivement consommés n’en représentaient que 10 %.
Ces pourcentages ont des dénominateurs différents, mais révèlent le même blocage : l’argent disponible ne devient pas assez vite un service amélioré. Il faut des maîtrises d’ouvrage stables, des compétences techniques, financières et juridiques, un meilleur contrôle des délégataires et une gouvernance territoriale capable de partager un diagnostic, une trajectoire et des responsabilités précises.
Ces pourcentages ont des dénominateurs différents, mais révèlent le même blocage : l’argent disponible ne devient pas assez vite un service amélioré. Il faut des maîtrises d’ouvrage stables, des compétences techniques, financières et juridiques, un meilleur contrôle des délégataires et une gouvernance territoriale capable de partager un diagnostic, une trajectoire et des responsabilités précises.
Cinquième urgence : organiser la redevabilité
Une politique de l’eau ne peut conserver la confiance des usagers si le prix augmente tandis que les coupures persistent. En Guadeloupe et en Martinique, le prix moyen dépasse 5 euros par mètre cube, contre 4,50 euros dans l’Hexagone. À Mayotte, la facture d’eau représente en moyenne 17 % du budget des ménages, contre 0,87 % dans l’Hexagone selon le rapport sénatorial.
Les prochains programmes doivent être suivis par quelques indicateurs publics : rendement, volumes récupérés, durée des interruptions, conformité sanitaire et délai de rétablissement après crise. Publier ne suffit pas. Les responsables doivent rendre compte des engagements, des résultats, des écarts et des adaptations décidées. La boucle de pilotage devient alors claire : concertation, engagement, action, mesure, redevabilité, adaptation.
Les prochains programmes doivent être suivis par quelques indicateurs publics : rendement, volumes récupérés, durée des interruptions, conformité sanitaire et délai de rétablissement après crise. Publier ne suffit pas. Les responsables doivent rendre compte des engagements, des résultats, des écarts et des adaptations décidées. La boucle de pilotage devient alors claire : concertation, engagement, action, mesure, redevabilité, adaptation.
De la politique de rattrapage à une trajectoire de sécurité hydrique
La prochaine étape doit être contraignante, mesurable et territorialisée : une trajectoire de sécurité hydrique à dix ou vingt ans pour chaque territoire, construite avec ses acteurs, financée, dotée d’une maîtrise d’ouvrage stable et inscrite dans une programmation nationale de performance des réseaux.
La séquence opérationnelle est désormais connue : produire, potabiliser, distribuer efficacement, mesurer, rendre compte et adapter. Il ne suffit plus d’annoncer des investissements. Il faut démontrer combien de mètres cubes ont été récupérés, combien d’habitants ont obtenu un accès fiable et combien d’heures de coupure ont été supprimées.
La France océanique ne doit pas seulement être l’endroit où la France subit plus tôt les transformations du siècle. Elle doit être l’endroit où elle apprend plus tôt à y répondre. La crédibilité d’une puissance océanique se mesurera moins à l’étendue de son domaine maritime qu’à sa capacité à garantir, dans chacun de ses territoires, le service essentiel sans lequel aucun territoire ne peut être durable, résilient ou intelligent : l’accès à l’eau.
La séquence opérationnelle est désormais connue : produire, potabiliser, distribuer efficacement, mesurer, rendre compte et adapter. Il ne suffit plus d’annoncer des investissements. Il faut démontrer combien de mètres cubes ont été récupérés, combien d’habitants ont obtenu un accès fiable et combien d’heures de coupure ont été supprimées.
La France océanique ne doit pas seulement être l’endroit où la France subit plus tôt les transformations du siècle. Elle doit être l’endroit où elle apprend plus tôt à y répondre. La crédibilité d’une puissance océanique se mesurera moins à l’étendue de son domaine maritime qu’à sa capacité à garantir, dans chacun de ses territoires, le service essentiel sans lequel aucun territoire ne peut être durable, résilient ou intelligent : l’accès à l’eau.
Repères chiffrés
Sources principales
• CESE, « Mieux connecter les Outre-mer », 2024
• Ministère de la Mer, Stratégie nationale pour la mer et le littoral 2024-2030
• SDES, « Évolutions de la ressource en eau renouvelable en France métropolitaine de 1990 à 2018 »
• Ministère de la Transition écologique, Plan Eau DOM, mise à jour 2025
• Cour des comptes et Sénat, « Gestion de l’eau potable et de l’assainissement en outre-mer », 12 mars 2025
• Tribunal administratif de Mayotte, suspension de l’autorisation environnementale de l’usine d’Ironi Bé, 31 juillet 2026
• Premier ministre, déclarations lors du déplacement à Mayotte, 26 et 27 août 2026
• Centre de santé environnementale de Polynésie française, rapport sur la qualité des eaux en 2024, juillet 2025
• Météo-France, « Quel climat futur pour les outre-mer ? », 2026
• CESER de La Réunion, « Nouvelle Société Réunionnaise » et rapport d’activité 2025
• Échange écrit avec Dominique Vienne, président du CESER de La Réunion, 18 août 2026
• Ministère de la Mer, Stratégie nationale pour la mer et le littoral 2024-2030
• SDES, « Évolutions de la ressource en eau renouvelable en France métropolitaine de 1990 à 2018 »
• Ministère de la Transition écologique, Plan Eau DOM, mise à jour 2025
• Cour des comptes et Sénat, « Gestion de l’eau potable et de l’assainissement en outre-mer », 12 mars 2025
• Tribunal administratif de Mayotte, suspension de l’autorisation environnementale de l’usine d’Ironi Bé, 31 juillet 2026
• Premier ministre, déclarations lors du déplacement à Mayotte, 26 et 27 août 2026
• Centre de santé environnementale de Polynésie française, rapport sur la qualité des eaux en 2024, juillet 2025
• Météo-France, « Quel climat futur pour les outre-mer ? », 2026
• CESER de La Réunion, « Nouvelle Société Réunionnaise » et rapport d’activité 2025
• Échange écrit avec Dominique Vienne, président du CESER de La Réunion, 18 août 2026






