Yann Velly, CEO de Syncretys : « Il faut mieux valoriser le rôle citoyen des entreprises innovantes »


Rédigé par Reynald Werquin le Mardi 14 Avril 2026 à 13:59

Yann VELLY a fondé SYNCRETYS en 2018. Il dirige toujours ce cabinet de conseil et organisme de formation, régulièrement sollicité pour intervenir sur des enjeux de propriété intellectuelle, de conformité sur les obligations en matière protection des données personnelles et de stratégies d’intelligence économique. Son activité, son engagement citoyen, sans oublier l’exercice de mandats électifs locaux et d’anciennes fonctions d’assistant d’élus au Parlement comme en collectivité territoriale, l’encouragent chaque jour à œuvrer notamment à « construire davantage de ponts entre le public et le privé ». Selon lui, non seulement le langage représente un paramètre déterminant pour accomplir ce dessein, mais il insiste également sur l’importance de davantage valoriser les multiples points de convergence entre collectivités et entreprises.


RW : Il est difficile d’imaginer des territoires relever leurs défis de transition écologique et numérique sans les compétences, l’ingénierie et les solutions des entreprises innovantes. Croyez-vous que ce postulat soit partagé par les responsables publics locaux ?

YV : Si la question se pose ainsi, c’est qu’il convient de rappeler le principe de l’externalisation. Evidemment que les collectivités ont de véritables ressources et savoir-faire en interne. J’ai d’ailleurs pu rencontrer des professionnels tout à fait remarquables dans la fonction publique territoriale, y compris bien sûr dans les domaines de l’ingénierie, de l’aménagement et modernisation des services publics. Les communes rurales bénéficient aussi de ces talents par le biais de l’intercommunalité, où bien des moyens sont mutualisés. Lorsque le besoin de solliciter des entreprises pour des expertises ou missions spécifiques se manifeste, c’est souvent pour compléter les métiers mobilisables au sein de l’entité publique, aussi pour gagner en agilité face aux contraintes opérationnelles, croiser les regards sur de nouvelles problématiques avec du « vécu ailleurs », ou encore disposer indirectement et temporairement de certains matériels ou équipements de haut niveau de précision. Il ne s’agit pas pour autant d’idéaliser les relations entre public et privé. Je dirais que s’il n’y a pas de défiance, le niveau de confiance demeure perfectible, car n’oublions pas que de mauvaises expériences, du moins des déceptions avec le privé, ont pu exister ici et là.

RW : Les collectivités ont aussi besoin d’innover pour gagner en attractivité, pour leur image et se moderniser. Difficile d’y parvenir sans les entreprises innovantes…

Vous avez parfaitement raison. Mais je ne retiendrai pas ici un réflexe, désormais assez habituel : « entreprise innovante » relève à mon sens du pléonasme (comme « développement durable » d’ailleurs, et peut-être « ville intelligente ? »). Connaissez-vous des entreprises qui ne soient pas innovantes ? Bien sûr que dans l’industrie, la tech, les TIC, l’énergie ou le pharmaceutique, où les équipes R&D sont souvent clairement identifiées, l’innovation représente un corollaire des avantages compétitifs sans cesse recherchés. Mais le boulanger innove aussi chaque jour. C’est le cas aussi des couturiers, des ébénistes, des joailliers, des coiffeurs, des agents immobiliers etc… N’importe quel commerçant sait d’ailleurs à quel point il faut innover pour faire une vitrine de Noël, de printemps ou d’Halloween ! Et l’innovation n’existe pas seulement pour se démarquer, fidéliser et faire mieux que ses concurrents. N’oublions pas qu’il s’agit aussi d’une expression de vitalité, dont la communauté humaine a constamment besoin.

Mais pour vous répondre, même si les territoires vivent aussi une situation concurrentielle, comme vous l’évoquez très bien, l’essence compétitive des entreprises alimente assurément les moteurs de l’innovation. Entreprendre, c’est prendre des risques, et innover, c’est s’aventurer dans l’inconnu. Le lien est évident ! La culture d’entreprise est souvent un facteur décisif de l’esprit d’innovation. Avec les laboratoires de recherche, les entreprises sont des espaces où l’échec n’est jamais définitif, où le bouillonnement des neurones s’épanouit le mieux, où la coopération créative crée des activités inventives, donc peut-être des innovations. C’est pourquoi non seulement toute collectivité a besoin d’entreprises sur son territoire - car sinon le bassin de vie devient un bassin de mort -, mais elle a besoin aussi de leurs compétences auto-stimulées d’où qu’elles viennent, de toute leur effervescence, et c’est un champenois qui vous le dit !

RW : Est-ce pour cela que vous aimez rappeler ce que vous qualifiez de « rôle citoyen des entreprises » ?

Déjà, il convient de rappeler que depuis plusieurs millénaires, la démocratie n’a jamais été un aboutissement, ou un état figé. C’est plutôt une création continue. A nous de la faire évoluer avec des processus de décisions de plus en plus démocratiques, sinon la démocratie disparaîtra. La démocratie est une matière vivante, comme une ville d’ailleurs. Et je crois en effet que les organisations privées, à but lucratif ou non, donc qu’il s’agisse des associations ou des entreprises, doivent être davantage vues comme des personnes morales citoyennes. Ce serait un progrès notable. Après tout, elles consentent aussi à l’impôt, elles contribuent au débat public, elles éclairent de nombreuses décisions d’intérêt général, elles participent au financement de grandes causes et elles contribuent au rayonnement national. Il s’agit clairement pour les entrepreneurs de revendiquer ce rôle légitime.

Et je ne vous cache pas être très frappé par la nouvelle génération de créateurs d’entreprises. Bien des professionnels des ressources humaines aujourd’hui s’accordent pour dire que les jeunes expriment de plus en plus leur quête de sens dans le contenu de leurs candidatures. Cette quête de sens est aussi particulièrement visible chez les jeunes entrepreneurs. Regardez à quel point ils veulent contribuer à l’intérêt général en créant leur boîte : œuvrer en faveur de la transition écologique, établir de nouveaux liens entre les gens, faire performer les actions de solidarité etc… En somme, ce n’est pas qu’ils sont plus politiques, c’est surtout un nouvel appel citoyen à entendre très attentivement.

RW : Comment ces entreprises peuvent-elles mieux être considérées comme des acteurs de l’intérêt général auprès des acteurs publics ?

Ce sujet m’anime particulièrement. Syncretys travaille d’ailleurs avec l’équipe de CHOCHOY Conseil, reconnue pour aider les entreprises à maîtriser les particularités du langage institutionnel. Il est évident qu’un langage commun entre privé et public, oral ou écrit, est difficilement atteignable, notamment dans la mesure où les collectivités sont plus étanches aux lexiques du business et des dialogues transnationaux. Mais le problème est bien plus large : sur un même sujet, le juriste peine parfois à se faire comprendre par l’ingénieur, qui peine à se faire comprendre par le financier etc… Si notre langue est à ce point riche qu’elle détient en son sein d’innombrables langages, le dépassement des barrières de jargons professionnels représentent un enjeu immense pour relever les plus grands défis sociétaux.

 


RW : Des univers sémantiques différents, mais aussi des processus de décision différents…

Tout à fait ! En fait, les entreprises doivent mieux comprendre à quel point la décision publique est collégiale, quelle que soit la collectivité, y compris dans de petites communes. Il n’y a jamais une personne quelque part qui tire les ficelles. C’est un mythe, ou une illusion. D’autant plus qu’au regard des partages des compétences territoriales, où chaque échelon dépend relativement des autres, l’autocratie n’a jamais sa place. Si c’est une bonne chose aussi pour la santé de notre démocratie, il convient surtout pour le secteur privé de mesurer combien chaque message destiné au secteur public s’adresse à une pluralité d’acteurs, d’où la nécessité d’adapter son langage. Le grand spécialiste de la démocratie au Collège de France Pierre Rosanvallon évoque d’ailleurs très bien ce sujet de la collégialité dans la conclusion de son dernier ouvrage « Les institutions invisibles », où il analyse remarquablement la place de l’autorité, de la légitimité et de la confiance dans notre société.

RW : Justement, la confiance. Concernant les liens entre secteur public et secteur privé, êtes-vous optimiste sur l’avenir de leur « savoir travailler ensemble » ?

Dans son célèbre Propos sur le bonheur, Alain écrivait que « le pessimisme est d’humeur ; l’optimisme est de volonté ». Vous savez, tout notre échange témoigne surtout que nous sommes peut-être entrés dans une nouvelle époque pour les relations entre public et privé, une ère où l’initiative privée assume de manière inédite un dépassement de ses intérêts particuliers.  Et, au regard l’ampleur des enjeux micros et macros de ce siècle déjà entamé à son quart, je ne suis pas certain que nous puissions nous priver de cette volonté de contribuer.





              

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